November 27, 2016

Ἑαυτὸν τιμωρούμενος [Filed under: Baudelaire, Charles]

L’Héautontimorouménos

À J.G.F.

Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher
Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Saharah
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon coeur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge!

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord

Elle est dans ma voix, la criarde!
C’est tout mon sang ce poison noir!
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau!
Je suis le soufflet et la joue!
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau!

Je suis de mon coeur le vampire,
—Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés
Et qui ne peuvent plus sourire!

I, too, occasionally indulge in a bit of self-torment—as when I attempt to translate Baudelaire into English verse. It is not an easy task, and I am never entirely up to it. I always want to adhere as closely as possible to Baudelaire’s grammar, rhythm and vocabulary, but the mere act of translation demands significant departures (and thus sacrifices). Still, there is no benefit to self-torment if it is not performed in public, so I here present my latest (but certainly not last) exercise in self-abuse. Would that it were only self-abuse—Baudelaire is obviously the most unfortunate victim, but my apologies, too, to anyone else who reads it!

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September 17, 2005

Les Yeux des pauvres [Filed under: Baudelaire, Charles]

While reading about the devastation occasioned by Hurricane Katrina, I came across this prose poem by Baudelaire. It, of course, was written long before our southern cities and towns were ravaged, having been first published in 1864, and I’m not sure it has much to contribute to a discussion of the disaster (at any rate, I think I will remain silent about that). I post it here because it illustrates beautifully what I can only imagine to be the most disheartening of those impenetrable silences that continually interrupt the human discourse, the sixth of the seven solitudes, the imponderable and uncrossable gulf between the lover and the loved. First I present the original French, followed by a plain and unadorned (and probably inaccurate) translation for your reading convenience.

Les Yeux des pauvres

Ah! vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd’hui. Il vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu’à moi de vous l’expliquer; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d’imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.

Nous avions passé ensemble une longue journée qui m’avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une;—un rêve qui n’a rien d’original, après tout, si ce n’est que, rêvé par tous les hommes, il n’a été réalisé par aucun.

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés et les Ganymèdes présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l’obélisque bicolore des glaces panachées; toute l’histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d’une main un petit garçon et portant sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l’office de bonne et faisait prendre à ses enfants l’air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l’âge.

Les yeux du père disaient: «Que c’est beau! que c’est beau! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs.»—Les yeux du petit garçon: «Que c’est beau! que c’est beau! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous.»—Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l’âme bonne et amollit le coeur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement j’étais attendri par cette famille d’yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dites: «Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d’ici?»

Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment!

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January 24, 2004

L’Invitation au voyage [Filed under: Baudelaire, Charles]

Laura reminded me that a CD I was listening to quoted this poem in the liner notes. I believe it was originally published in Les Fleurs du mal. As it is simple enough for me to understand, even with my weak French, I thought I’d post it. I’m working on torturing my translation into rhyme, and am meeting with some success—it is tortured, to be sure. I’m not proposing this for a Sunday session, necessarily… just for our enjoyment.

L’Invitation au voyage

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur,
D’aller là-bas, vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir,
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouillés,
De ces ciels brouillés,
Pour mon esprit ont les charmes,
Si mystérieux,
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
—Les soleils couchants
Revêtent les champs
Les canaux, la ville entière
D’hyacinthe et d’or;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

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